le crayon à papier ne peut pas disparaître

le crayon à papier ne peut pas disparaître

Rédigé le 22/09/2020
Sixtine Moullé-Berteaux

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De Isabelle Solari,

Coach, poète, professeur de Lettres.


Mis à part le fait que les Sorbonnards du jour font mine de ne plus savoir quelle différence faire entre les prépositions « à » et « de », il paraît évident que l’objet « crayon à papier » – et nous verrons pourquoi cette appellation est importante – est malmené et voit, de façon quasi certaine pour les uns, impossible pour les autres, ses jours comptés. Comme le merle du grand poète Francis Jammes qui « va, à pas comptés, et égrène toutes les perles de son gosier ».

Le crayon à papier, et non de papier

A un célèbre journaliste de Suisse romande qui demandait à un moins célèbre Chargé de cours en Sorbonne ce qu’il fallait entendre par « crayon à papier », à la différence de l’expression « crayon gris » qui sévit outre Jura aux bords du Léman, ce non moins gradé en linguistique répondit que – peut-être pour ne pas contredire le célèbre journaliste fraîchement arrivé sous les projecteurs parisiens – que de toute façon, la langue française n’y entendait rien – forgée on se le rappelle au XVIe siècle sous le règne de François Ier et codifiée par l’illustrissime Académie française fondée sous celui de Louis XIV – et que le « à papier » sous-entendait un « de papier », puisque chacun sait désormais que l’attribution ne s’exprime plus comme en latin avec un datif (ce qui suppose le « à » comme on l’entend encore dans les couches populaires de Suisse), mais bien par un « de » redondant qui rappellerait presque une quelconque origine nobiliaire. Or donc, il faut se ranger, non pas en crayons, mais en bataille, derrière des dérives de pouvoirs médiatiques inassouvis. Car, la position est fausse, et nous verrons pourquoi.

Comme nous l’apprend en effet depuis des décennies – avec un génie incomparable que la France ne saura jamais remercier au niveau de la contribution langagière, linguistique et tout simplement grammaticale, que fit un Maurice Grévisse en élaborant son « Bon Usage » de tous les temps – nous apprenons dans cette somme académique hors pair que le rôle des prépositions est tout d’abord de mettre en relation des éléments de langage, autrement dit des syntagmes. On se dira : « comme une conjonction, alors », qui ne fait que coordonner ou bien subordonner ; mais non, la préposition rend possibles les choses entre elles ; elle donne un statut au mot qui la suit, une personnalité presque, au sens où elle fait résonner le 1er mot pour ensuite faire sonner le 2e et établit entre eux une relation quasi métaphysique, du moins existentielle.

Reprenons notre exemple pour être un peu plus pédagogique : si je dis en suisse romand : « prête-moi ton crayon gris » (et non plus ta plume ; l’amour de Dieu étant depuis longtemps tombé aux oubliettes de la chanson), je quémande avec conviction comme un bon écolier qui veut progresser et rester très pragmatique : le crayon sera là pour rappeler que la feuille de papier est blanche et que je me fais remarquer en inscrivant des lignes dessus (la Suisse méconnaît les carreaux dits Seyès et opte plus facilement pour des lignes à l’anglo-saxonne). Encore une fois, je distingue par l’adjectif « gris » mon crayon – où en l’occurrence celui de mon voisin plus ou moins prêteur – des illustres crayons Caran d’Ache qui permettent l’aquarelle et le dégradé de couleurs. Il paraît – aux dires experts du célèbre journaliste qui fit ses classes en Genevois – que l’on peut également qualifier le dit crayon de « noir ». Et là, malheureusement, on risque de dévaler vers un abus de langage qui n’a plus lieu d’être de nos jours !

Ce que nous devons comprendre, c’est que l’emploi d’un adjectif qualificatif ne revient pas à la même chose que celui d’une préposition : l’un est pratique, fonctionnel ; l’autre est philosophique, personnel. Et, en ces deux expressions, nous voyons tout le génie de chaque peuple ; les Suisses travaillent pour inscrire des lignes qui se voient, alors que les Français oeuvrent pour créer des liens logiques et conceptuels ; « à » papier veut dire « en vue d’écrire sur du papier », « qui a pour finalité de faire corps avec le papier », tandis que « de » papier ne peut évidemment pas vouloir dire que le crayon appartient au papier, ni que le crayon est bâti en matériau si ténu qu’une feuille de papier. Il est plutôt l’enroulement de lamelles de bois autour d’une tige de carbone (non pas 14, ni hydro-carbure) qui rappelle la craie, le fusain, et nous ramène au minéral constitutif de notre Terre.

Par ailleurs, l’on notera au passage que l’emploi du substantif « papier » n’a strictement rien d’anodin par les temps qui courent, puisqu’il fut justement depuis des siècles le remplaçant de la pierre dans laquelle nous gravions notre mémoire. Je dis donc « à papier » pour exprimer que je m’inscris dans une lignée, que mon crayon veut rejoindre la forêt monumentale qui fit dire à notre illustre père du Romantisme : « grands bois, vous êtes comme des cathédrales ! » Chateaubriand savait bien que tout ici-bas nous ramène de près comme de loin à ces arbres feuillus qui ornent nos monts, nos vallées et nos plaines, fournissant à la planète le minimum vital – mais totalement vital – pour subvenir à nos besoins primaires. De poussière nous sommes, de bois est le crayon ! Alors, quel est-il, ce petit objet si minime qu’il faut le chercher de nos jours dans les dédales des rayons de papeterie où trônent des feutres en tout genre, des « bics » relookés et des carnets soft où plus rien ne s’inscrit guère ?

Un étrange symbole de pouvoir

Une anecdote sympathique nous ramènera à la réalité : tout « je » existe sur terre pour exercer un quelconque pouvoir. 

Lors d’une séance de formation au coaching – eh oui, il faut bien se refaire une santé mentale ! – j’appris qu’une pauvre secrétaire vint se lamenter auprès d’un éminent Coach, de ce que chaque matin elle ne retrouvait plus son crayon sur son bureau, sous-entendu comme elle l’avait laissé la veille au soir avant de partir sur les chapeaux de métro retrouver ses enfants englués dans les affres des méthodologies modernes d’apprentissage. Une fois, deux fois, trois fois… ce fut trop ! vraiment, les autres employés – comprenez, les cadres, moyens, supérieurs ou moyen-supérieurs – exagéraient et la prenaient pour une femme à tout faire puisque même son crayon était la proie de leur main-mise ; et plus uniquement la machine à café, le photocopieur et les colères du Dirlo. Donc, ne pouvant se plaindre en interne de peur de passer pour une gourde et de se voir guider vers la sortie, elle vint de son propre chef (ah, mais, nous en avons tous un à la fin!) et de ses propres deniers, parce qu’elle n’était pas tombée sur le plus nul des Coachs ni sur le moins cher, elle vint donc chercher, non pas la raison, mais le moyen de sortir de cette émotion malsaine et pourrissante lorsqu’elle franchissait le seuil de tous les délits, la première le matin après trois quarts d’heure au moins de RER. 

C’était très intelligent de sa part ; elle avait compris que ses collègues ou petits supérieurs ne changeraient pas de technique de rapt. Non, le crayon de la secrétaire était forcément pour tout le monde, elle n’avait qu’à taper directement sur sa machine ou son ordi les dictées du boss, et puis, nous aussi, on bosse puisque nous quittons plus tard le bureau pour aller faire notre fitness en bas de la rue ! Ainsi donc le Coach lui fit faire un travail, à cette secrétaire vétérante et méritante qui en avait vu d’autres, et commença par lui faire comprendre la symbolique du crayon, la raison pour laquelle elle y tenait tant. Outre le fait, nous l’avons compris, que c’était un possible manque de respect de la part des autres que de chipper ses affaires à elle, le crayon représentait une sorte de sceptre, comprenez un symbole de pouvoir. Nietschze dirait « une volonté de puissance ». Si je ne suis que secrétaire, je règne au moins par mon crayon puisque je saisis les dires et vouloirs de la Direction. Je participe donc, d’une manière indirecte mais réelle, à ces mêmes desiderata de la hiérarchie, et si on m’embête – comprenez harcèle – je cogne ou je pique ! 

Une mise en abyme de l’outil

Et nous voilà au cœur de notre humanité : une femme peut détenir un pouvoir par le biais d’un petit bout de bois, bien taillé, bien pointu et bien dressé. De la défense légitime à l’utilité du crayon, il n’y a qu’un pas : celui de l’arme à l’outil.

On connaît la chanson : la pierre fut taillée, puis accrochée à un morceau de bois pour devenir une hache et enfin transformée en moult trouvailles qui firent soi-disant évoluer l’humanité de la pierre au bronze, en passant par le fer, pour finir au papier et aujourd’hui… au verre (ou à son avatar, le plexiglass). Verre de l’écran, plexiglass de nos frontières corporelles : tout se voit, tout se sait, tout se dit, tout s’amplifie. Nous sombrons presque dans un abîme d’incompréhensions, de malentendus, de prises de pouvoir excessives, de contrôles... bref ! Rien n’a plus trop l’air d’aller au pays du zéro-déchet, zéro-papier et non-crayon. Pourquoi ce dernier sans l’autre, en effet ?! 

Les moissonneuses battent la terre, le maïs se fait récolter par sectionnage de ses plants et broyage illico-presto de toute la plante, les vendangeuses arrachent les feuilles de vigne, les trains roulent sur des corps abandonnés par des âmes si tristes qu’elles ne voient plus leur raison de vivre… tout sombre sous l’emprise des machines. Notre grand romancier Georges Bernanos, essayiste, dramaturge et « voyant » au sens rimbaldien du terme, nous avait avertis au sortir de la Guerre : le monde des machines est sorti du monde moderne et envahit nos consciences, voire notre intelligence. Nous y sommes ! la machine n’est pas la même chose que l’outil ; elle prétend être autonome – comme un mauvais adolescent mal coucheur qui croit que nous sommes sortis de l’ère patriarcale pour le bien de l’humanité – et elle prétend surtout nous faire la loi. Même les Députés ne peuvent plus voter calmement et consciencieusement, et se trompent en appuyant sur le mauvais bouton !

La machine désohonore l’être humain ; l’outil lui donne le pouvoir de survivre et de procréer en paix. Et surtout, l’outil permet à l’Homme de rester un artefax, entendez un artisan, voire un artiste même. Nos mains, désormais quasi inertes dans nos échanges, sont là pour nous faire vivre, pour nous faire toucher, connaître et pour s’agiter comme des marionnettes qui n’ont pas dit leur dernier mot. Voilà enfin le mot magique : le « mot ». Tout nous pousse à perdre le sens des mots – on se rappelle la querelle du « à » et du « de ». Nous disons tarre pour barre, « désolé(e) » pour « je vous demande pardon », « chou » pour mignon – et nous voilà légumes ! – « t’es où » pour « je te cherche dans mon vécu existentiel et je ne peux pas vivre sans toi »… Plus de mots justes, plus de papier ; plus de papier, plus de crayon !

Pour une écologie du crayon

Alors – parce qu’il faut bien conclure – comment vais-je faire pour exister ? quel outil prendre, autre que mon I ou Smart qui ressemblent plus à des prothèses qu’à des instruments de communication, tant je ne peux m’en séparer et tant « je le caresse avant ma femme le matin », comme le dit si bien le chanteur Soprano ? Où suis-je, dans quel état-j’erre ? disions-nous au sortir du lycée en un temps où les sacs US avaient remplacé déjà nos bons vieux cartables en cuir et où les jean’s faisaient office de serpillère sur les bancs des universités. De façon un peu plus poétique, nous devrions redire avec Rainer-Maria Rilke, en reprenant sa première et magnifique « Elégie à Duino » : « Qui, si je criais, parmi la hiérarchie des Anges, qui entendrait mon cri ? »

Cela n’a pas l’air, mais il faudrait réfléchir avant de donner à tous les écoliers des tablettes sur lesquelles glissent indéfiniment les pouces, les doigts, les dérives presque des méandres intérieurs où s’affichent Picsou, Papa, Maman, le chien et les jeux, les transformant ainsi en hommes primitifs qui n’écrivent plus avec un crayon bien tenu entre le pouce et l’index, bien calé dans cette partie forte de notre capacité à pincer, tenir et calligraphier – qui poussa Mao et ses sbires à pourchasser les peintres calligraphes de la Chine ancestrale –, mais qui glissent vers un abîme sans fond. Ou vers une régression qui nous fait penser à un nouveau chaos, un tohu-bohu comme le qualifia l’un des avocats d’un homme politique connu sur lequel s’acharna la dite justice française !

En coaching, on parle d’écologie humaine, environnementale, de bien-être, épanouissement, gestion des émotions, en un mot de développement. Je développe mes capacités cognitives, mon réseau de connaissances, mes photos sur l’écran – et non plus en chambre noire – mon pouvoir jusqu’à l’infini. Or, rappelons-le quand-même, pour qu’il y ait développement, il faut d’abord qu’il y ait vie, qu’il y ait corps, organe, croissance, énergie, tension vers (encore une préposition), direction pointée, non pas du doigt, mais du crayon ! Un sens, par conséquent, une raison de vivre, un bon sens qui n’est pas la chose la plus partagée du monde !


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