La montée en puissance du fléau turc

La montée en puissance du fléau turc

Rédigé le 16/09/2020

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De Charles-Alexandre Haddad.


Pour Sainte-Sophie d’abord, nous nous étions targués de quelques commentaires, de vagues regrets et de bons mots soufflés à mi-voix au visage de l’arrogance ankariote. Vingt-quatre heures suffirent d’ailleurs à éteindre ce gigantesque incendie, revers d’une déclaration de guerre civilisationnelle à l’Europe, au travers de laquelle le Quai d’Orsay n’a semblé voir pourtant qu’une agitation discourtoise d’un Néo-Sultan moyen-oriental au pouvoir surestimé.

Cette conversion, déjà tombée dans l’oubli, est pourtant le signal d’une politique revendiquée et assumée par Erdogan lui-même : l’enterrement de toute l’identité historique et pré-islamique de l’Anatolie. En un mot donc, la disparition actée de ce qui liait cette terre culturellement gréco-romaine et chrétienne à l’Europe continentale.
Mais faut-il s’étonner de cette table rase infamante ? Dans un pays où le négationnisme et le révisionnisme sont érigés en doctrine d’État, sur une terre où la simple évocation d’un génocide arménien est passible d’une peine de prison, il fallait évidemment s’attendre à cette suite logique. Qu’ils soient laïcs comme le fut Atatürk, ou bien islamistes comme l’est Erdogan, les dirigeants turcs et leurs électeurs poursuivent une politique cohérente, pouvant être résumée par deux idées : tout d’abord la persécution physique et le remplacement des minorités autochtones grecques, arméniennes, syriaques et kurdes ; puis l’amnésie mémorielle collective, imposée par une révision forcée de l’Histoire.


A ces macabres ambitions s’ajoute depuis quelques années la volonté d’Ankara de retrouver sa place au milieu du concert des nations. Quoi de mieux alors pour y parvenir, que de ressusciter le « glorieux héritage » de l’Empire ottoman, parvenu jusqu’aux portes de Vienne aux temps de son apogée. Outre la colonisation du nord de Chypre (parfaitement illégale au regard du droit international), l’occupation militaire du nord de la Syrie et son ingérence en Libye (trois ex-provinces impériales), l’État et le peuple turc se sont à nouveau distingués cet été en matière d’impérialisme, et d’interventionnisme abusif. Aux portes de l’Europe, en mer Égée, le forage des eaux territoriales grecques assorti d’une menace « de ruine » envers tous ceux qui « agiraient contre les intérêts turcs en Méditerranée » constituaient déjà un avant goût de choix. Mais c’est bien l’insupportable proposition d’aide au Liban qui vint nous éclairer au mois d’août sur le véritable cynisme d’Ankara, qui osa même parler d’une « nation frère » à propos du Pays des Cèdres. Faut-il rappeler l’insoutenable famine provoquée au Mont-Liban en 1915 par la Sublime Porte impériale, qui décima plus de la moitié de la population catholique maronite de l’époque ? Le gouvernement turc, enivré par sa dialectique propagandiste s’est-il souvenu un instant des centaines de notables chrétiens pendus ou déportés à la même époque par la « justice » du Sultan Mehmed V pour suspicion de francophilie, ou bien même des musulmans sunnites du Levant qui subirent une répression aussi sanglante que brutale, censée annihiler leur nationalisme syrien ? Manifestement pas. Mais l’indécence turque est sans limite, et la détestation de ce peuple est sans doute l’un des seuls vecteurs d’unité parmi les populations diverses du Moyen-Orient. C’est pourquoi Ankara ne s’affirmera jamais comme une véritable puissance régionale protectrice, dans toutes ses anciennes provinces situées au sud du Kurdistan.

Mais combattant sur plusieurs fronts à la fois, la Turquie a apporté cet été son soutien politique à l’Azerbaïdjan, un autre peuple turc, dans son affrontement militaire contre l’Arménie. Confiné au silence médiatique le plus assourdissant en Occident, cet événement marquant de l’année pour qui s’intéresse à la géopolitique caucasienne est sans doute le plus révoltant symboliquement pour tout Européen éclairé. Il résulte d’un projet tacite et ancestral: la disparition pure et simple de toute souveraineté chrétienne au milieu de

« l’espace vital » du peuple turc, originaire d’Asie centrale, et qui construisit sa patrie sédentaire en territoire byzantin. Combien d’Européens savent encore que le berceau millénaire de l’Arménie se trouve dans ce que nous sommes aujourd’hui forcés d’appeler
« la Turquie de l’Est » ? À savoir la terre d’origine de la majorité des Arméniens du monde, rayée de la carte, disparue et oubliée. La force du révisionnisme turc a fait son œuvre, et elle prétend la poursuivre aujourd’hui en attaquant le dernier peuple chrétien oriental à refuser la soumission, le compromis ou la négociation : le peuple arménien en lutte pour sa survie et sa liberté, ou l’incarnation charnelle de notre civilisation européenne hors de ses frontières. L’Occident a déjà laissé nos frères chrétiens du Levant s’enfoncer au ban de l’Histoire. Il nous incombe aujourd’hui de ne pas réitérer cette désertion dans le Caucase. 



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