Le légat scientifique de l'Islam.

Le légat scientifique de l'Islam.

Rédigé le 05/02/2020


De Carlos Escapa.


La prodigieuse production intellectuelle des savants de la civilisation arabo-musulmane est de plus en plus pertinente dans le monde d'aujourd'hui. Leur oeuvre scientifique est à l’origine d’un très long arc de découverte qui a commencé avec l'algèbre et les algorithmes, et qui nous a conduit au Machine Learning et à l'Intelligence Artificielle. Voici quelques facettes de leur histoire. 

 Nous remontons à l'âge d'or islamique, l'époque entre le VIII et le XIII siècle où les califats islamiques régnaient de Cordoue à Samarcande. C'était une période de prospérité où les scientifiques étaient comme nos vedettes du rock, vénérés par leurs concitoyens, débauchés dans tout l'empire, et largement admirés pour leur connaissance et leur recherche.

 Le respect que les dirigeants politiques et religieux de l’Islam avaient pour les scientifiques était fondé sur des exigences pratiques. Les califats étaient des sociétés riches et avancées avec un système complexe de commerce, taxes et dépenses; ils avaient besoin de bons mathématiciens, les scientifiques des données de l’époque. Califes et sultans dépendaient des conseils astrologiques pour les grandes décisions, que les astronomes fournissaient volontiers. Les calendriers, également réalisés par les astronomes, étaient essentiels pour planifier les prières quotidiennes et le début du Ramadan. Et à mesure que l'empire grandissait, des géographes étaient essentiels pour déterminer la Qibla et faire face à La Mecque.

 Les califes avant-gardistes ont créé partout dans l’empire des institutions pour accueillir les savants et promouvoir l’échange des connaissances. L’institution la plus célèbre était la Maison de la Sagesse d'al-Mahmun à Bagdad, qui a concentré les meilleurs esprits de l'Asie occidentale et centrale parlant toutes les langues et pratiquant toutes les religions. À la Maison de la Sagesse, des documents scientifiques ont été apportés de tous les coins du califat, traduits en arabe et rediffusés dans tout l'empire. Ces institutions possédaient de très grandes bibliothèques, comptant souvent des dizaines de milliers de documents.

 Il y a de nombreux scientifiques islamiques que nous devons reconnaître et qui méritent d'être mieux connus dans le monde aujourd'hui. Je vous invite à connaître trois d'entre eux: Muhammad Ibn Mūsā al-Khuwārizmī (arabe: محمد بن موسى الخوارزمي), Abu Yūsuf al-Kindī ( أبو يوسف يعقوب بن إسحاق الصبّاح الكندي) et Hassan ibn al-Haytham ou Alhazen (أبو علي، الحسن بن الحسن بن الهيثم). Ils étaient une élite au sein d'une élite de titans intellectuels, chacun ayant contribué à la science au moins autant que Galilée, Newton ou Einstein.

 Al-Khuwārizmī nous a donné l'algèbre. Né dans l'Ouzbékistan actuel, il est devenu le bibliothécaire de la Maison de la Sagesse. Multilingue et extrêmement doué, Al-Khuwārizmī a eu la capacité de synthétiser les connaissances mathématiques des Grecs, Babyloniens et Hindous en un seul traité qui est enseigné aujourd’hui à tous les enfants du monde, l'arithmétique et l'algèbre. La version latinisée de son nom, « algorithme », est devenu une méthode ou processus permettant d'obtenir un résultat avec des opérations mathématiques. Aujourd'hui, les algorithmes forment la base de l’intelligence artificielle. 

 Al-Kindī était un contemporain d'Al-Khuwārizmī et un collègue à la Maison de la Sagesse. Un des philosophes les plus importants de l'Islam, son oeuvre gargantuesque de centaines d'articles et de traités couvre tous les domaines scientifiques, y compris la géométrie, la météorologie, la zoologie, la pharmacologie et même la cryptologie ainsi que la musique. Al-Kindī est reconnu pour avoir introduit les chiffres décimaux, qui ont simplifié et remplacé les chiffres romains. Al-Kindī a fait la première utilisation connue de l'inférence statistique, qui est utilisée aujourd'hui pour obtenir des prédictions à partir de modèles de Machine Learning.

 Al-Haytham, connu en Europe comme Alhazen, est né et a grandi à Bassora, et a ensuite vécu au Caire. On pense que sa production a dépassé 200 articles et traités, certains d'entre eux ayant été utilisés dans les universités européennes jusqu'au XIXe siècle. Il a créé le domaine de l'optique, était un mathématicien de renom et un géomètre inégalé. Véritable révolutionnaire, Alhazen a eu l'audace intellectuelle de défier des centaines d'années de tradition et de changer la façon dont la connaissance est acquise. Ce que nous connaissons aujourd'hui comme la méthode scientifique est la méthode Alhazen: observation des phénomènes, collecte de données, formulation d'hypothèses mathématiques, expérimentation et reproductibilité, et ce sans relâche. Pour les scientifiques, Alhazen est un modèle non seulement pour sa curiosité et sa précision, mais aussi pour avoir la conscience de soi et l'humilité d'accepter que la poursuite des connaissances scientifiques nécessite à la fois une discipline de fer et un scepticisme sain, qui est souvent entravée par la fragilité et la partialité des êtres humains.

 Les oeuvres de ces scientifiques sont arrivés jusqu’al-Andalus dans les caravanes qui parcouraient le nord d’Afrique entre Alexandrie, Tripoli, Kirouan, Fez, Tanger et Cordoue. La traduction vers le latin a commencé après la reconquête de Tolède en 1085. Les chrétiens arabophones d'Espagne, appelés Mozarabs, ont accueilli des savants de toute l'Europe comme Gérard de Crémone (Italie) et Robert de Ketton (Angleterre) . Ces traductions sont éventuellement arrivées aux mains de Roger Bacon, Descartes, Kepler, Copernic et d'innombrables autres scientifiques de la Renaissance, alimentant l'essor de la science moderne. L'algèbre linéaire, le calcul différentiel et les statistiques sont les mathématiques fondamentales du Machine Learning.

 Il y a beaucoup d’autres géants de la science islamique, comme Avicenne, Al-Biruni, Al-Tusi, Ibn Hayyan et Al-Razi. Leur légat est un don pour l’humanité que je vous invite à explorer. Je vous laisse avec les mots d’Alhazen écrits il y a mille ans, ses pensées étant plus pertinentes que jamais pour les scientifiques des données dans l'ère de l'intelligence artificielle:

 « Celui qui cherche la vérité doit se soumettre à l'argumentation et à la démonstration, et non aux paroles d'êtres humains dont la nature est pleine d'imperfections et de carences. Son devoir est de se faire l’ennemi de tout ce qu'il lit et, en appliquant son esprit au cœur, de l'attaquer de tous les côtés. Il doit également se soupçonner de lui-même lors de son examen critique, afin d'éviter de tomber dans des préjugés ou des biais. » 

Alhazen, Doutes sur Ptolémée, ca 1025


Vous en reprendrez un peu ?

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